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Samizdat

Juger ou ne pas juger ?

(ou L'athée moralisateur et l'art d'avoir de la fuite dans les idées)






Paul Gosselin (2004)

Il y a quelque temps, j'ai reçu la note qui suit touchant des articles en ligne sur Samizdat, articles qui abordent le sujet de l'idéologie gaie. D'abord la note, ensuite ma réponse.






monsieur


Je veux bien admettre mes fautes de français et d'ailleurs si vous en avez des cas précis à me soumettre je suis à votre disposition pour faire les corrections visées. Mais je soupçonne que ce n'est pas ce qui vous préoccupe vraiment... Vos commentaires visent, semble-t-il, un des mes textes touchant l'homosexualité. Est-ce l'un de ceux-ci ?

L'homosexualité devant le Dieu de la Bible.

Homophobie: déconstruction du concept.

Dans votre réaction vous vous offusquez que l'on puisse juger les homosexuels. Cela n'a rien d'étonnant, c'est presque un réflexe conditionné dans cette génération postmoderne qui tolère tout sauf cette idée qu'il puisse y avoir quelque part une loi absolue, au-dessus de tous (et qui puisse limiter les pulsions individuelles, sexuelles ou autres). S'il y a quelque chose que notre génération postmoderne ne tolère PAS c'est bien le concept de jugement. Votre réaction n'a donc rien de singulier.

Fiodor DostoïevskiMais puisque vous, vous êtes livrés au jeu étrange de donner conseil à celui dont vous ne partagez pas les convictions j'avoue trouver amusant ce jeu. Permettez-moi alors de participer également.

Puisque vous dites que vous n'êtes pas chrétien, je présume alors que vous êtes athée. Sur le plan statistique, cette supposition est assez probable, car même ici une bonne part de la population québécoise ayant subi avec succès son lavage de cerveau universitaire se considère matérialiste et sans religion. Vraisemblablement dans l'Hexagone, la part de la population athée est plus élevée encore.

Si vous êtes athée cohérent, la logique exige que vous ne croyiez pas en Dieu. SI vous ne croyez pas en Dieu, en toute logique vous rejetez également le concept d'un Législateur divin. Et sans ce Législateur divin, il ne peut être question d'absolus sur le plan moral. Chacun peut alors se comporter comme il l'entend bien et rejettera toute moralité imposée par autrui. Le romancier russe, Fiodor Dostoïevski a vu clairement ce que cela impliquait lorsque dans Les Frères Karamazov, il affirme "Si Dieu est mort, tout est permis!"

Si alors vous êtes cohérent avec vos présupposés, vous devez admettre que vous n'avez alors aucun droit de vous plaindre et de me faire des reproches touchant mes attitudes ou comportements (touchant la sexualité ou quoique ce soit d'autre d'ailleurs). Si vous pensez le faire, il faut justifier, et ce de manière cohérente avec vos présupposés. Si vous êtes athée et que vous invoquez des concepts moraux chrétiens, il y quelque chose qui ne va pas. À moins que ce ne soit rien d'autre qu'un jeu hypocrite, il faut reconnaître que vous agissez en parasite sur le plan éthique. Mais si vous invoquez les conceptions chrétiennes, il vous faut alors être cohérent avec les conceptions chrétiennes sur toute la ligne. Invoquer Mauriac ou Gide me semble a priori sans intérêt ici. Le chrétien véritable est disciple de Christ et non pas de Gide, voire même de Jean-Paul II. Il faut alors savoir si vous obéissez aux enseignements de Christ lui-même. Mais c'est là une discussion d'un tout autre ordre et qui me semble sans intérêt à moins que vous démontriez l'intention sincère de vous plier à ces enseignements de manière cohérente, même lorsque ces enseignements ne flattent pas dans le sens du poil postmoderne.

Ainsi, si vous, qui êtes athée conséquent, cohérent avec ses présupposés et sa vision du monde, vous n'avez alors aucun droit de me faire des reproches touchant mes attitudes ou comportements. Tout au plus, sur le plan subjectif et émotif, vous pourrez me faire part du fait que vous n'aimez pas ma perspective, mais à ça on peut répondre que c'est comme aimer ou pas la pizza, le fromage de chèvre ou le boudin... Question de goût. Là, on nage dans la subjectivité... Si vous êtes athée, vaut mieux être un athée conséquent.

Il est illogique que vous me fassiez des reproches moraux tandis que si moi, si j'admets le concept (et l'existence) d'un Législateur divin qui établi SA loi et à laquelle tous les hommes doivent rendre des comptes (ainsi que le rédacteur de ces lignes), je suis alors tout à fait dans la logique des choses, et cohérent avec mes présupposés, que de faire des reproches aux autres, car je fais appel à une loi que je n'ai pas inventée, que je tiens pour universelle et que ce soit un fait naturel que devant laquelle tous auront des comptes à rendre un jour. Et ce n'est pas une petite chose, car s'il n'y a pas de loi morale absolue, il en résulte qu'Amnestie Internationale et tous les autres organismes du genre peuvent plier bagage, car on peut alors les accuser, en toute légitimité, d'être des intolérants et de faire du colonialisme éthique et moral. Dans son Crépuscule des idoles, Nietzsche, un des philosophes les plus clairvoyants du XIXe siècle, a remis en question le concept que l'on puisse tirer l'éthique du néant, comme le magicien tire un lapin de son chapeau. Sans aucun doute que votre position ne serait admise de Nietzsche qui se moquait de l'hypocrisie morale des Anglais de son époque qui agissaient de la sorte. (1899/1970: 78-79)

La conclusion de Nietzsche est dans la logique des choses, S'il n'existe pas un point de référence au-delà de l'individu ou de la société (dirigé par un/des individus/s), alors on abouti inévitablement à la destruction de toute morale ou (dans le meilleur des cas) à la morale de celui qui détient le pouvoir de l'État et de ses institutions. Il faut bien comprendre qu'en dernière analyse la seule chose qui soit vraiment absolue sur le plan moral dans le contexte évolutionniste/matérialiste, c'est la survie. Mao Tsétoung pour sa part, a habillement réduit la chose à l'essentielle. Il a dit : “Chaque communiste doit assimiler cette vérité : Le pouvoir politique est au bout du fusil ”[1]. Dans un québécois vulgaire, cela se traduit par une moralité qui fonctionne sur le principe du «au plus fort la poche ! ».

Partant d'une position matérialiste, voyez à quelles conclusions abouti le grand logicien autrichien Ludwig Wittgenstein, dans son Tractatus (1921/86: 163)

Si, comme le déclarent ies systèmes de croyances issus des Lumière, la Science empirique est l'autorité épistémologique suprême et qu'elle ne permet pas de fonder aucun système morale, il est alors logique d'affirmer, comme le fait Wittgenstein, Bertrand Russell, et bien d'autres à leur suite, que la morale n'existe donc pas. Qu'un matérialiste se permet d'en parler relève alors de l'incohérence et de l'irrationnel. Le silence de l'univers devient alors assourdissant... Affirmer, comme le fait le matérialiste pur et dur, que seule l'observation empirique est valide est d'ailleurs une hallucination métaphysique, car cette affirmation elle-même n'est pas une observation empirique. Mais ces auteurs n'ont pas le courage féroce et la suite dans les idées du Marquis de Sade qui, poussant jusqu'au bout la logique matérialiste dans ses implications sur le plan moral, remarqua au sujet du meurtre, par exemple (1972: 138-139) :

Sade a été rejoint récemment dans cette attitude par le philosophe australien et antispéciste notoire Peter Singer qui note (1993/1997: 120?):

La position de de Sade est à la fois simple et tout à fait cohérente. La voici : Ce qui est naturel est légitime. Et l'on peut appliquer dans bien d'autres contextes selon l'avis de de Sade, dans les rapports entre les sexes par exemple (1795/1972: 112):

Alors attention mesdames à ne pas vous retrouver au lit avec un marquis de Sade même s'il a bel gueulle et il est plein aux as (ou encore avec un Harvey Weinstein)[3]. Albert CamusDans L'homme révolté, Albert Camus explore certaines conséquences du relativisme moral, lié à la position matérialiste (1951: 17, 18):

Si la position de de Sade ou de Camus ne vous plaît pas, il faut alors en adopter une autre, mais de manière cohérente, conséquente. Si on examine, par contre, la vision du monde judéo-chrétienne et le matérialisme touchant la manière de voir l'homme le contraste est frappant. CS Lewis, spécialiste de la littérature anglaise de la Renaissance, auteur chrétien et copain de JRR Tolkien, affirmait (in Green & Hooper 1979: 204)

Mais trouver refuge dans des incohérences, que des matérialistes évoquent des concepts chrétiens (pour fuir les conséquences cruelles et inhumaines de leur propre vision du monde), n'est pas chose exceptionnelle. Même les plus grands n'y échappent pas. Interviewé par Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, par exemple, aboutit sur ce plan à une impasse autant risible que tragique (Beauvoir 1981 : 551-552) :

Ou en d'autres termes, une incohérence au milieu de la cohérence...



portez-vous bien

Paul Gosselin - webmestre



Bibliographie


BEAUVOIR, Simone de (1981) La cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, août-septembre 1974. [Paris] : Gallimard, 559 p

CAMUS, Albert (1951) L'homme révolté. Gallimard, Paris 382 p.

DOSTOÏEVSKI, Fiodor Mikhaïlovitch (1879/1973) Les frères Karamazov. (préface de S. Freud) Gallimard Paris (vol. I & II: coll. Folio 486) (Ebook gratuit)

GREEN, R. L. & HOOPER, Walter (1979) C. S. Lewis: A Biography. Collins Fount London

NIETZCHE, Friedrich (1899/1970) Crépuscule des idoles; suivi de Le cas Wagner . (trad. d'Henri et, al. Médiations ; 68) Denoël Gonthier Paris 190 p.

SADE, Marquis de; Blanchot, Maurice (1795/1972) Français, encore un effort si vous voulez être républicains. (extrait de "La Philosophie dans le boudoir") précédé de L'inconvenace majeure. Jean-Jacques Pauvert Paris (coll. Libertés nouvelles; 23) 163 p

SINGER, Peter (1993/1997) Questions d'éthique pratique. Bayard Éditions

WITTGENSTEIN, Ludwig (1921/1986) Tractatus logico-philosophicus.. Gallimard [Paris] (coll. Tel: 109) 364 p.


Notes

[1] - Il semble que ces paroles aient été prononcés dans les années 20, à l'occasion d'une réunion d'urgence du Parti commnusite à Hankou.

[2] - Sade distingue ici (1795/1972: 111) entre droit de propriété exclusif (le mariage), qu'il rejette, et le droit de jouissance universelle et sporadique qu'il admet (et promeut). Le chanteur Marilyn Manson pousse encore plus loin cette logique sadique. Sur la pochette de l'album Mechanical Animals (1998) où figure la pièce User Friendly (qui aborde aussi les rapports hommes-femmes) on retrouve, au bas, les touches de clavier ordinateur: [CRTL] [ESC] [DEL], c'est-à-dire control (contrôler), escape (fuire) et delete (éliminer).

[3] - [note ajoutée, 2017] Et svp mesdames, par pitié ne vous contez pas de petits mensonges en vous faisant croire que cet homme prestigieux, mais pervers, vous en ferez un trophée vertueux et droit en agitant la baguette magique de votre sexualité féminine (comme dans le récit de la Belle et la Bête).