Paul Gosselin
Il y a quelque temps, j'ai reçu la note qui suit touchant des articles en ligne sur Samizdat, articles qui abordent le sujet de l'idéologie gaie. D'abord la note, ensuite ma réponse.
Commentaires: M. Gosselin,
Je ne voulais pas m'apesantir sur votre mauvaise rédaction, qui cache si mal ses préjugés. Vous savez, comme moi, que le vrai chrétien s'abstient de juger et de prescrire son jugement. Je ne suis pas chrétien, et si je me permets de vous juger, c'est dans votre seul jugement. Vous ne comprenez vraiment rien. Et si cette question vous interesse tant, croyez-moi, vous avez des tendances, et vous avez fait, dans ce texte (on n'a jamais rien fait de si faible), votre propre analyse, devant Dieu ou non. Néanmoins, je vous laisse à lire ces quelques lignes de Mauriac: Le Christ dans son enseignement paraît ne s'être jamais inquiété de nos goûts singuliers. Il ne lui importe aucunement de connaître les bizarreries des inclinations. Son exigence, et qui est la même pour tous, c'est que nous soyons purs, que nous renoncions à notre convoitise, quel qu'en soit l'objet. La réprobation du monde à l'égard de l'homosexualité est d'ordre social, et n'offre aucun caractère commun avec la condamnation que le Christ porte contre toutes les souillures, ni avec la bénédiction dont il recouvre les coeurs qui se sont gardés purs : Beati mundi corde quoniam ipsi Deum videbunt (*). Combien parmi les coeurs purs ont jugulé en eux la tendance que Gide, non content d'excuser, approuve et glorifie ! François Mauriac, Mémoires intérieurs. Il faut en avoir, des couilles, pour penser cela. Que Mauriac puisse donc vous éclairer, dans vos ténèbres. Imitez, si vous le pouvez, son style, et peut-être rendrez-vous plus lisibles vos horreurs, qui prétendent également au sérieux du travail universitaire. (*) Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu !
monsieur
Je veux bien admettre mes fautes de français et d'ailleurs si vous en avez des cas précis à me soumettre, je suis à votre disposition pour faire les corrections visées. Mais je soupçonne que ce n'est pas ce qui vous préoccupe vraiment...
Vos commentaires visent, semble-t-il, un de mes textes touchant l'homosexualité. Pourriez-vous préciser ? Est-ce l'un de ceux-ci ?
L'homosexualité devant le Dieu de la Bible.
Homophobie: déconstruction du concept.
Dans votre réaction, vous vous offusquez que l'on puisse juger les homosexuels. Cela n'a rien d'étonnant, c'est presque un réflexe naturel pour notre génération postmoderne qui tolère tout, sauf cette idée qu'il puisse y avoir, quelque part, une loi absolue, au-dessus de tous (et qui puisse limiter les pulsions individuelles). Notre génération postmoderne DÉTESTE de manière formelle le jugement. Votre réaction donc n'a rien de singulier.
Mais puisque vous, vous êtes livré au jeu étrange de prodiguer des conseils chrétiens à un autre, tout en ne partageant pas ces convictions, j'avoue trouver amusant ce jeu. Permettez-moi aussi de participer.
Puisque vous dites que vous n'êtes pas chrétien, je présume alors que vous êtes athée. Sur le plan statistique, cette supposition est assez probable, car même ici au Québec une bonne part de la population se considère matérialiste, et vraisemblablement dans l'Hexagone, la part de la population athée est plus élevée encore.
Si vous êtes athée, il va de soi que vous ne croyez pas en Dieu. SI vous ne croyez pas en Dieu, en toute logique vous ne croyez pas non plus à un Législateur divin. Et sans ce Législateur divin il ne peut être question d'absolus sur le plan moral. Chacun peut alors se comporter comme il l'entend bien. Dostoïevski a vu clairement ce que cela impliquait lorsque dans les Frères Karamazov, il affirme "Si Dieu est mort, tout est permis!"
Si alors vous êtes cohérent avec vos présupposés, vous devez admettre alors que vous n'avez alors aucun droit de me faire des reproches touchant mes attitudes ou comportements (touchant la sexualité ou quoique ce soit d'autre d'ailleurs) Si vous pensez le faire, il faut justifier, et ce de manière cohérente avec vos présupposés. Si vous êtes athée et vous invoquez des concepts moraux chrétiens, il y quelque chose qui ne va pas. Vous agissez en parasite sur le plan éthique. Mais si vous invoquez les conceptions chrétiennes, il vous faut alors être cohérent avec les conceptions chrétiennes sur toute la ligne. Invoquer Mauriac ou Gide me semble a priori sans intérêt ici. Le chrétien véritable est d'abord disciple de Christ et non pas de Gide, voir même Jean-Paul II. Il faut alors savoir si vous obéissez aux enseignements de Christ lui-même. Mais c'est là une discussion d'un tout autre ordre et qui me semble sans intérêt à moins que vous démontriez l'intention sincère de vous plier à ces enseignements.
Ainsi, si vous, qui êtes un athée conséquent, cohérent avec ses présupposés et sa vision du monde, vous n'avez alors aucun droit de me faire des reproches touchant mes attitudes ou comportements. Tout au plus, sur le plan subjectif et émotif, vous pourrez me faire part du fait que vous n'aimez pas ma perspective, mais à ça on peut répondre facilement que c'est du même ordre que d'aimer ou pas la pizza, le fromage de chèvre ou le boudin... Question de goût. Si vous êtes athée, vaut mieux être un athée conséquent.
Il est illogique que vous vous me fassiez des reproches morals tandis que si moi, si je crois en un Législateur divin qui établit SA loi, à laquelle tous les hommes doivent rendre des comptes (ainsi que le rédacteur de ces lignes), je suis alors tout à fait dans la logique des choses, et cohérent avec mes présupposés, que de faire des reproches aux autres, car je fais appel à une loi que je n'ai pas inventée, que je tiens pour universelle et que ce soit un fait naturel que devant laquelle tous auront des comptes à rendre un jour. Et ce n'est pas une petite chose, car s'il n'y a pas de loi morale absolue, il en suit que Amnistie Internationale et tous les autres organismes du genre peuvent plier bagage, car on peut alors les accuser, en toute légitimité, de faire du colonialisme éthique et moral à l'égard des cultures non-occidentales. Sans aucun doute que votre position ne serait admise de Nietzsche qui se moquait des Anglais de son époque qui agissaient de la sorte. (1899/1970: 78-79)
Ils se sont débarrassés du Dieu chrétien et ils croient maintenant, avec plus de raison encore devoir retenir la morale chrétienne. C'est là une déduction anglaise, nous ne voulons pas en blâmer les femelles morales à la Eliot. An Angleterre, pour la moindre petite émancipation de la théologie, il faut se remettre en honneur, jusqu'à inspirer l'épouvante, comme fanatique de la morale. C'est là-bas une façon de faire pénitence. - Pour nous autres, il en est autrement. Si l'on renonce à la foi chrétienne, on s'enlève du même coup le droit à la morale chrétienne. (...) Si les Anglais croient en effet savoir par eux-mêmes, "intuitivement" ce qui est bien et mal, s'ils se figurent, par conséquent, ne pas avoir besoin du christianisme comme garantie de la morale, cela n'est pas en soi-même que la conséquence de la souveraineté de l'évolution chrétienne et une expression de la force et de la profondeur de cette souveraineté: en sorte que l'origine de la morale anglaise a été oubliée, en sorte que l'extrême dépendance de son droit à exister n'est plus ressentie. Pour l'Anglais, la Morale n'est pas encore un problème.
Partant d'une position matérialiste, voyez à quelles conclusions abouti le grand logicien autrichien Ludwig Wittgenstein, dans son Tractatus (1921/86: 163)
6.4 - Toutes les propositions sont d'égale valeur.
6.41 - Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde. Dans le monde toutes choses sont comme elle sont et se produisent comme elle se produisent: il n'y a pas en lui de valeur - et s'il y en avait une, elle n'aurait pas de valeur.
S'il existe une valeur qui ait de la valeur, il faut qu'elle soit hors de tout événement et de tout être-tel. (So-sein.) Car tout événement et être-tel ne sont qu'accidentels.
Ce qui les rend non-accidentels ne peut se trouver dans le monde, car autrement cela aussi serait accidentel.
Il faut que cela réside hors du monde.
6.42 - C'est pourquoi il ne peut pas non plus y avoir de propositions éthiques . Des propositions ne sauraient exprimer quelque chose de plus élevé.
Il est clair que l'éthique ne se peut exprimer.
Si la Science empirique est l'autorité épistémologique suprême et qu'elle n'a pas d'emprise sur la morale, il est alors logique d'affirmer, comme le fait Wittgenstein, Bertrand Russell, et bien d'autres à leur suite, que la morale n'existe donc pas. Le silence de l'univers devient alors assourdissant... Affirmer, comme le fait le matérialiste pur et dur, que seule l'observation empirique est valide est une hallucination métaphysique, car cette affirmation elle-même n'est pas une observation empirique. Mais ces auteurs n'ont pas le courage féroce et la suite dans les idées du Marquis de Sade qui, poussant jusqu'au bout la logique matérialiste dans ses implications sur le plan moral, remarqua sur le meurtre, par exemple (1795/1972: 138-139)
"Qu'est-ce que l'homme, et quelle différence y a-t-il entre lui et les autres plantes, entre lui et tous les autres animaux de la nature ? Aucune assurément. Fortuitement placé comme eux sur ce globe, il est né comme eux; il se propage, croît et décroît comme eux; il arrive comme eux à la vieillesse et tombe comme eux dans le néant après le terme que la nature assigne à chaque espèce d'animaux, en raison de la construction de ses organes. Si les rapprochements sont tellement exacts qu'il devienne absolument impossible à l'œil examinateur du philosophe d'apercevoir aucune dissemblance, il y aura donc alors tout autant de mal à tuer un animal qu'un homme, ou tout aussi peu à l'un qu'à l'autre , (...)"
Sade a été rejoint récemment dans cette attitude par le philosophe australien et antispéciste notoire Peter Singer qui note (1993/1997: 120?)
C'est pourquoi nous devons rejeter la doctrine qui place la vie des membres de notre espèce au-dessus de celle des membres d'autres espèces. Certains de ceux-ci sont des personnes, certains membres de notre espèce n'en sont pas. (...) Il semble donc, par exemple, que tuer un chimpanzé est pire que tuer un être humain qui, du fait d'un handicap mental congénital, n'est pas et ne sera jamais une personne.
La position de de Sade est sans doute tout à fait cohérente. Ce qui est naturel est légitime. Et l'on peut appliquer dans bien d'autres contextes selon l'avis de de Sade, dans les rapports entre les sexes par exemple (1795/1972: 112)
"S'il devient donc incontestable que nous avons reçu de la nature le droit d'exprimer nos vœux indifféremment à toutes les femmes, il le devient de même que nous avons celui de l'obliger de se soumettre à nos vœux, non pas exclusivement, je me contrarierais, mais momentanément . Il est incontestable que nous avons le droit d'établir des lois qui la contraignent de céder aux feux de celui qui la désire; la violence même étant un des effets de ce droit, nous pouvons l'employer légalement. Eh ! la nature n'a-t-elle pas prouvé que nous avions ce droit, en nous départissant la force nécessaire à les soumettre à nos désirs ?"
Dans L'homme révolté, Albert Camus explore certaines conséquences du relativisme moral, lié à la position matérialiste (1951: 17, 18)
"Mais cette réflexion, pour le moment, ne nous fournit qu'une seule notion, celle de l'absurde. À son tour, celle-ci ne nous apporte rien qu'une contradiction en ce a qui concerne le meurtre. Le sentiment de l'absurde, quand on prétend d'abord en tirer une règle d'action, rend le meurtre au moins indifférent et, par conséquent, possible. Si l'on ne croit à rien, si rien n'a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, tout est possible et rien n'a d'importance. Point de pour ni de contre, I'assassin n'a ni tort ni raison. On peut tisonner les crématoires comme on peut aussi se dévouer à soigner les lépreux. Malice et vertu sont hasard ou caprice. (...) Dans ce dernier cas, faute de valeur supérieure qui oriente l'action, on se dirigera dans le sens de l'efficacité immédiate. Rien n'étant vrai ni faux, bon ou mauvais, la règle sera de se montrer le plus efficace, c'est-à-dire le plus fort. Le monde alors ne sera plus partagé en justes et en injustes, mais en maîtres et en esclaves. Ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, au coeur de la négation et du nihilisme, le meurtre a sa place privilégiée."
Si la position de de Sade ou de Camus ne vous plaît pas, il faut alors en adopter une autre, mais de manière cohérente, conséquente. Si on examine, par contre, la vision du monde judéo-chrétienne et le matérialisme touchant la manière de voir l'homme le contraste est frappant. CS Lewis , auteur chrétien et copain de JRR Tolkien, affirmait (in Green & Hooper 1979: 204)
There are no ordinary people. You have never talked to a mere mortal. Nations, cultures, arts, civilisations - these are mortal... But it is immortals whom we joke with, work with, marry, snub, and exploit... Next to the Blessed Sacrament itself, your neighbour is the holiest object present to your senses.
Mais trouver refuge dans des incohérences, que des matérialistes évoquent des concepts chrétiens, n'est pas chose exceptionnelle. Même les plus grands n'y échappent pas. Sartre, par exemple, abouti sur ce plan à une impasse à la fois risible et tragique (S. de Beauvoir 1981 : 551-552)
S. de B. - Ou alors ce mot de Dostoïevski: " Si Dieu n'existe pas, tout est permis. ~ Vous ne pensez pas cela, vous ?
J.-P. S. - En un sens je vois bien ce qu'il veut dire, et c'est abstraitement vrai, mais en un autre je vois bien que tuer un homme est mauvais. Est mauvais directement, absolument, est mauvais pour un autre homme, n'est sans doute pas mauvais pour un aigle ou un lion, mais mauvais pour un homme. Je considère si vous voulez que la morale et l'activité morale de l'homme, c'est comme un absolu dans le relatif.
Ou en d'autres termes, une incohérence au milieu de la cohérence...
portez-vous bien
Paul Gosselin - webmestre
Bibliographie
BEAUVOIR, Simone de (1981) La cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, août-septembre 1974. [Paris] : Gallimard, 559 p
CAMUS, Albert (1951) L'homme révolté. Gallimard, Paris 382 p.
GREEN, R. L. & HOOPER, Walter (1979) C. S. Lewis: A Biography. Collins Fount London
NIETZCHE, Friedrich (1899/1970) Crépuscule des idoles; suivi de Le cas Wagner . (trad. d'Henri et, al. Médiations ; 68) Denoël Gonthier Paris 190 p.
SADE, Marquis de; Blanchot, Maurice (1795/1972) Français, encore un effort si vous voulez être républicains. (extrait de "La Philosophie dans le boudoir") précédé de L'inconvenace majeure. Jean-Jacques Pauvert Paris (coll. Libertés nouvelles; 23) 163 p
SINGER, Peter (1993/1997) Questions d'éthique pratique. Bayard Éditions
WITTGENSTEIN, Ludwig (1921/1986) Tractatus logico-philosophicus.. Gallimard [Paris] (coll. Tel: 109) 364 p.