
Paul Gosselin (25/1/2026)
Même si en 1977 le Nazisme était mort, monsieur Lévy avait une intuition juste que la tentation totalitaire reste bien vivante en Occident. Mais bon, BHL préfère le terme “ barbarie ” à l'expression “ tentation totalitaire ”. Cela suppose une forme de totalitarisme moins brutale et moins violente, mais possiblement plus marketing, plus manipulative et plus oppressive encore... Notons aussi qu'en 1977, la chute du régime soviétique avait toute l'allure d'un mirage, un rêve vain. Ce régime avait déjà traversé deux guerres mondiales et une crise économique. Si circulaient quelques rumeurs au sujet des faiblesses et perturbations du régime, rien ne permettait prévoir sa chute prochaine. Dès les premières lignes de Barbarie à visage humain, BHL observe (1977 : 9)
Je ne sais d'autre Révolution, dont le siécle puisse s'illustrer, que celle de la peste brune et du fascisme rouge. Hitler n'est pas mort à Berlin, il a gagné la guerre, vainqueur de ses vainqueurs, dans cette nuit de pierre où il précipita l'Europe. Staline n'est pas mort à Moscou ni au XXe Congrès, il est là, parmi nous, passager clandestin d'une Histoire qu'il continue de hanter et déployer à sa démence. Le monde va bien, dites-vous? Sûr en tout cas qu'il va, puisqu'il ne tourne pas. Mais jamais la volonté de mort ne s'était aussi crûment, aussi cyniquement déchaînée. Pour la première fois, les dieux nous ont quittés, las sans doute de s'égarer sur la plaine calcinée où nous faisons notre demeure. Et j'écris, oui j'écris à l'àge d'une barbarie qui, déjà, silencieusement, refait le lit des hommes.
N'est-ce pas que dans cette Barbarie à visage humain que décrit BHL en 2026 on retrouve la conjonction d'une élite progressiste assoiffée d'un pouvoir total, couché au lit avec un nihilisme moral[1] ? Est-ce que BHL pourrait concevoir que tant le nazisme que le communisme soient tous les deux des enfants légitimes du système de croyances des Lumières ? [2] Mais bon, pour l'intellectuel francophone bien éduqué, en général la question est impensable[3]...
Dans la première partie de Barbarie, BHL met les points sur les is. Il fait le constat que les utopies matérialistes, tant nazies que communistes, sont bien mortes (1977 : 54)
Ce qui concrétement signifie qu'ancrer l'idée de bonheur dans l'ordre des choses et du monde, est hélas une fantaisie, qui se leurre sur le réel; qu'ancrer cette fantaisie dans l'ordre de l'Histoire et du progrés est une autre fantaisie, qui se leurre et nous leurre sur le temps.
Eh oui, les promesses de Paradis matérialistes des systèmes idéologico-religieux issus des Lumières ont été enterrées par l'Holocauste, l'Holodomor, le Goulag et le Laogai. Le titre de la 3e partie de Barbarie (Crépuscule du Socialisme) tape sur ce cloue... Poussant plus loin sa pensée, BHL étonne en allant laisser entendre que le marxisme est une religion[4]. BHL renchérit et insiste qu'en Occident la pulsion totalitaire n'est pas morte, mais cherche à se métamorphoser (1977 : 143-144)
La technique, le désir et le socialisme : voilà bien les trois figures matricielles de la tragédie contemporaine. Voilà bien les trois menaces qui pésent sur le destin de l'Occident. Gare au totalitarisme à visage technocratique, sexuel ou révolutionnaire. Je dirais volontiers, parodiant Nietzsche, qu'un siécle de barbarie se prépare et qu'ils seront à son service.
Chose curieuse, il y a 2 300 ans, dans son livre Politique Aristote a finement disséqué les mécanismes de défense du pouvoir totalitaire. Discutant des stratégies du tyran pour maintenir son pouvoir, Aristote observa (Livre VIII: chap. IX)
§ 2. Quant aux tyrannies, elles se maintiennent de deux manières absolument opposées. La première est bien connue, et elle est mise en usage par presque tous les tyrans. C'est à Périandre de Corinthe qu'on fait honneur de toutes ces maximes politiques dont la monarchie des Perses peut offrir aussi bon nombre d'exemples. Déjà nous avons indiqué quelques-uns des moyens que la tyrannie emploie pour conserver sa puissance, autant que cela est possible. Réprimer toute supériorité qui s'élève ; se défaire des gens de coeur ; défendre les repas communs et les associations; interdire l'instruction et tout ce qui tient aux lumières, c'est-à-dire, prévenir tout ce qui donne ordinairement courage et confiance en soi ; empêcher les loisirs et toutes les réunions où l'on pourrait trouver des amusements communs; tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns aux autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance;
§ 3. de plus, bien connaître les moindres déplacements des citoyens, et les forcer en quelque façon à ne jamais franchir les portes de la cité, pour toujours être au courant de ce qu'ils font, et les accoutumer par ce continuel esclavage à la bassesse et à la timidité d'âme : tels sont les moyens mis en usage chez les Perses et chez les barbares, moyens tyranniques qui tendent tous au même but. En voici d'autres : savoir tout ce qui se dit, tout ce qui se fait parmi les sujets; avoir des espions pareils à ces femmes appelées à Syracuse les délatrices ; envoyer, comme Hiéron, des gens pour tout écouter dans les sociétés, dans les réunions, parce qu'on est moins franc quand on redoute l'espionnage, et que si l'on parle, tout se sait s;
§ 4. semer la discorde et la calomnie parmi les citoyens; mettre aux prises les amis entre eux; irriter le peuple contre les hautes classes, qu'on désunit entre elles. Un autre principe de la tyrannie est d'appauvrir les sujets, pour que, d'une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir, et que, de l'autre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. C'est dans cette vue qu'ont été élevés les pyramides d'Égypte, les monuments sacrés des Cypsélides, le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides, et les grands ouvrages de Polycrate à Samos, travaux qui n'ont qu'un seul et même objet, l'occupation constante et l'appauvrissement du peuple.
§ 5. On peut voir un moyen analogue dans un système d'impôts établis comme ils l'étaient à Syracuse : en cinq ans, Denys absorbait par l'impôt la valeur de toutes les propriétés. Le tyran fait aussi la guerre pour occuper l'activité de ses sujets, et leur imposer le besoin perpétuel d'un chef militaire.
Combien sauraient admettre que ces mêmes stratégies ont été exploitées à fond par les pions de Davos au pouvoir partout en Occident lors de la crise du Covid ? Si depuis Aristote les temps ont changé, il faut noter que les néototalitaires du 21e siècle ont accès à des moyens de surveillance qui auraient fait rêver Hitler ou Staline. Aujourd'hui plusieurs dirigeants en Occident admirent ouvertement le système de crédits sociaux établi en Chine communiste. Et, avec les pressions pour imposer sur tous une identité digitale, on se retrouverait avec des élites ayant une information détaillée et un pouvoir absolu sur nos déplacements ainsi que toute activité économique.
Fatalité du pouvoir
Ailleurs, BHL réfléchit sur la question du pouvoir politique et de sa fatalité (son oppression inévitable, peu importe le régime). Il observe (1977 : 29) :
Le pouvoir est un presque rien, dit le méme gaucho-gauchisme. Il faut là encore tenir solidement le paradoxe, se retenir d'adhérer aux assurances de l'optimisme. Résister au malheur? si la domination n'est rien, si elle n'a pas de principe, il n'y a pas, contre elle, de résistance possible. Se libérer de la fatalité? Si le pouvoir n'a pas de place, c'est qu'il est la Place de toutes les places et qu'il n'y a pas de place dans la nature pour une bonne nature à retrouver.
Peu de gens remarquent les répercussions politiques[5] qu'entraîne le projet des Lumières et son rejet du Dieu judéo-chrétien et des absolus moraux qui en découlent. Évidemment les penseurs majeurs des Lumières, ayant conscience des enjeux marketing, ont choisi de largement récupérer la moralité judéo-chrétienne (liberté, égalité, fraternité, bla, bla, bla...), mais sans reconnaître leur dette... Le marquis de Sade a brièvement levé le voile sur le vide moral des Lumières, mais on l'a fait taire. Sachez cacher se bavard trop cohérent... Comme on le sait, la récupération de la moralité judéo-chrétienne par les Lumières a attiré le mépris de Nietzsche, qui pour sa part, a bien compris l'incohérence et le ridicule de la tentative des philosophes d'ériger une moralité sans sanction surnaturelle, qui n'a pas sa source chez un Législateur divin. Dans son Crépuscule des idoles, Nietzsche observa (1899/1970: 78-79)
Ils se sont débarrassés du Dieu chrétien et ils croient maintenant, avec plus de raison encore devoir retenir la morale chrétienne. C'est là une déduction anglaise, nous ne voulons pas en blâmer les femelles morales à la Eliot. En Angleterre, pour la moindre petite émancipation de la théologie, il faut se remettre en honneur, jusqu'à inspirer l'épouvante, comme fanatique de la morale. C'est là-bas une façon de faire pénitence. Pour nous autres, il en est autrement. Si l'on renonce à la foi chrétienne, on s'enlève du même coup le droit à la morale chrétienne. (...) Si les Anglais croient en effet savoir par eux-mêmes, “ intuitivement ” ce qui est bien et mal, s'ils se figurent, par conséquent, ne pas avoir besoin du christianisme comme garantie de la morale, cela n'est en soi-même que la conséquence de la souveraineté de l'évolution chrétienne et une expression de la force et de la profondeur de cette souveraineté: en sorte que l'origine de la morale anglaise a été oubliée, en sorte que l'extrême dépendance de son droit à exister n'est plus ressentie. Pour l'Anglais, la Morale n'est pas encore un problème.
Depuis, les postmodernes ont accepté le verdict de Nietzsche et ils ont réhabilité Sade. Ils ont d'ailleurs poussé plus loin en faisant table rase au moyen d'une chasse aux sorcières à tout vestige d'influence judéo-chrétienne en Occident et ont annoncé avec grande pompe : La mort des grands métarécits[6]. Peu considèrent que lorsque la maxime “ chacun a sa propre vérité ” devient un axiome de la civilisation, cela supprime tout obstacle à l'égoïsme, à la manipulation, à la cupidité, à la folie, à la méchanceté sanguinaire et à toutes les perversions sexuelles dont la nature humaine est capable. Peu considèrent aussi que, sur le plan politique, cela conduit tôt ou tard à “ Hitler a sa propre vérité ” et “ Staline a sa propre vérité ”... Une fois que cela devient un dogme et s'enracine, alors face aux abus de pouvoir et à la violation des droits des citoyens par l'État postmoderne, un État qui prétend représenter le “ bien commun ”[7], le résultat est que l'individu postmoderne n'a plus recours à une morale supérieure à l'État. Il n'y a plus d'autorité morale reconnue au-dessus de l'État. Le problème crucial ici est que désormais l'individu n'a plus aucun levier ou outil pour critiquer l'État ou lui demander des comptes. Il est donc totalement à sa merci. C'est dans cette réalité idéologico-religieuse que naît le cul-de-sac de la fatalité du pouvoir auquel fait allusion BHL.
Le citoyen postmoderne ne peut offrir de véritable critique des abus de pouvoir par l'État, par exemple affirmer que tel ou tel comportement viole une loi morale universelle. Le citoyen postmoderne se voit réduit à l'expression d'une émotivité brute et, en dernière instance, à celui qui gueule le plus fort, aidé (ou non) des grands médias, du système d'éducation et favorisé par les algorithmes des réseaux sociaux et de Google... Le mieux qu'il peut faire est de dire : “ Je n'aime pas vos abus ! ”, ce à quoi l'État pourrait bien répliquer (plus ou moins subtilement) : “ Mais on s'en fout ! ”. C'est ce qui explique la logique de la fatalité du pouvoir auquel fait allusion BHL. Et de plus en plus d'éléments tendent à prouver qu'au XXIe siècle, les élites postmodernes considèrent les droits de l'individu et sa vie privée comme des concepts entièrement contingents et jetables. Je dirais même plus, nous voyons de nos yeux la réalisation de la prophétie de Alduous Huxley dans son Retour au meilleur des mondes publié en 1958. (1958/1990 : 144):
Sous l'impitoyable poussée d'une surpopulation qui s'accélère, d'une organisation dont les excès vont s'aggravant et par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques — élections, parlements, hautes cours de justice — demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusés et de tous les éditoriaux — mais une démocratie, une liberté au sens strictement pickwickien du terme. Entre-temps, l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.
Ceci dit, nos élites postmodernes se calquent sur le modèle de gestion politique décrite par Huxley, où dirige une élite oppressive, mais discourant librement du bien commun, question d'assurer la servilité agréable des masses... Il est devenu manifeste que les élites postmodernes au pouvoir partout en Occident se calquent sur le modèle de l'Übermensch[8] nietzschéen. Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche a exprimé ouvertement (et brutalement) le mépris absolu avec lequel une élite nietzschéenne considère les masses. (1886 : section 61)
Et enfin, aux hommes ordinaires, à la majorité du peuple, qui existent pour servir et servir l'intérêt général, et dont le droit à l'existence est limité,
Pour sortir de cette fatalité du pouvoir, il est utile de prendre du recul.
Caractéristiques et retombés du totalitarisme
L'érudit britannique C. S. Lewis, spécialiste de la littérature du Moyen âge qui a pris part aux combats de la Première Guerre mondiale, a proposé ce contraste intéressant entre les formes de tyrannie du monde ancien et le totalitarisme moderne (2002 : 292) :
De toutes les tyrannies, une tyrannie exercée avec sincérité, pour le bien de ses victimes, peut être la plus oppressive. Il vaudrait mieux vivre sous le joug d'un seigneur féodal pillard que sous le pouvoir des emmerdeurs moraux omnipotents. La cruauté du seigneur féodal peut dormir à l'occasion, sa cupidité peut parfois être assouvie; mais ceux qui nous tourmentent pour notre propre bien nous tourmenteront sans fin, car ils le font avec l'approbation de leur propre conscience. Ils ont peut-être plus de chances d'aller au paradis, mais en même temps plus de chances de faire de la terre un Enfer. Leur bienveillance même est une insulte intolérable. Se retrouver "soigné" contre son gré et guéri d'états que nous ne considérons peut-être pas des maladies, c'est être mis au même plan que ceux qui n'ont pas encore atteint l'âge de raison ou ceux qui ne l'atteindront jamais ; c'est être classé avec les enfants, les imbéciles et les animaux domestiques.*
Eh oui, même dans ses pensées intimes, le sujet d'un régime totalitaire n'a pas de droits... Pour sa part, BHL fait écho à cette analyse et observe (1977 : 169)
Il est faux par exemple que le totalitarisme soit, comme on le dit toujours, une version de l'obscurantisme ; faux qu'il élise sa demeure dans un romantisme de la nuit, de l'ombre et du mystére ; faux qu'il soit principalement pari sur l'irrationnel et refus de la rationalité. Car si son projet est bien, comme je crois l'avoir montré, l'appropriation par l'État du corps de la société, cette appropriation suppose elle-méme la plus crue, la plus extréme lumière : elle ne tolàre aucune poche, aucune zone d'ombre justement où viendrait se nicher une possible dissidence.
En effet, le sujet[9] d'un régime totalitaire n'a surtout pas droit à sa vie privée, même dans ses pensées. On est en plein 1984, tel que décrit dans le roman dystopique de George Orwell et la Police de la pensée qu'il y a décrite. En Angleterre on a mis en arrestation des citoyens britanniques pour avoir fait des prières silencieuses devant une clinique d'avortement et d'autres ont été arrêtés dans leur domicile pour un tweet perçu comme critiquant les politiques d'immigration[10]. Et cette situation n'est pas sans rappeler une prémonition du vieux journaliste (et ex-communiste) Malcolm Muggeridge[11] (1978 : 202)
Un cauchemar qui me hante. Je m'imagine me réveiller un matin et découvrir que l'Angleterre est devenue, du jour au lendemain, un État monolithique et totalitaire, sans que personne ne s'en aperçoive ; sans révolution de gauche ni de droite, sans grande controverse constitutionnelle ni un dernier combat des défenseurs des libertés individuelles.*
Les chrétiens des siècles passés se sont penchés sur le rapport de l'individu au pouvoir et/ou l'État. Pour les Huguenots en France aux 16e et 17e siècles, la question du rapport au pouvoir se posait brutalement. Pendant presque 250 ans, aux mains de rois catholiques ces huguenots ont connu tortures, viols, massacres[12], pillages de leurs biens, dragonnades, condamnations aux galères, emprisonnement et l'exil, choses qui font toujours partie du quotidien des chrétiens sous l'Islam... C'est dans ce contexte que fut rédigé un document du 16e siècle intitulé Revendications contre les tyrans (1579) par un auteur Huguenot (publié sous le pseudonyme Stephanus Junius Brutus). La question du rapport du chrétien à l'État est au coeur de cet ouvrage.
Plusieurs ont pensé que l'auteur véritable des Revendications était le Huguenot Philippe Duplessis-Mornay[13], mais bon, il tous ne s'entendent pas sur la question. Enfin, pour l'époque de Mornay était un érudit remarquable. L'auteur des Revendications admet d'emblée la remise en question des autorités politiques, et admet même la déposition d'un tyran. Si Brutus est d'avis que la déposition d'une autorité abusant de ses pouvoirs ou trahissant ses engagements à l'égard du peuple, est chose légitime, mais précise que cela ne doit pas être l'initiative du peuple, seulement d'autorités subalternes (au 16e s., cela veut dire ducs et la noblesse). Si Brutus fait remarquer que le roi peut-être non seulement critiqué et remis en question, mais renversé s'il ne respecte pas les conventions féodales encadrant les devoirs du roi, il considère également que le non-respect de la loi de Dieu peut justifier le renversement du roi.
Voici un extrait des Revendications (avec orthographe et les structures de phrases d'origine) où l'auteur fait quelques observations sur le Roi (ou dirigeant politique) qui croit qu'il peut manipuler comme il le veut, la Loi de son pays... (Brutus 1579/2022 : 63)
Puis que le Prince n'est pas seigneur des lois, il faut voir jusques où s'étend là seigneurie dans les autres choses. Les flatteurs de Cour tiennent pour règle notable, que les Princes ont puissance de vie & de mort sur leurs sujets, comme les maîtres l'avaient anciennement sur leurs esclaves. Par tels mensonges ils ont tellement ensorcelé les Princes, que plusieurs qui n'usent pas tant à la rigueur de ce droit imaginaire, pensent néanmoins cela leur est loisible, & que ce qu'ils s'en déportent est d'autant qu'en cela ils quittent quelque chose de leur droit. Mais nous disons au contraire, que le Prince n'est que ministre &, exécuteur de la Loi, & ne peut dégainer l'épée sinon contre ceux que la Loi condamne a être frappé. S'il fait autrement il n'est plus Roi, mais tyran: il n'est plus juge, ainsi brigand: & ne le faut plus appeler conservateur, mais violateur de la Loi.
Et ces “flatteurs de Cour” auxquels fait allusion Brutus font penser aux grands médias du monde francophone actuel... D'autre part Brutus signale que si le rapport à l'État implique la soumission du chrétien aux dirigeants, il implique d'abord la soumission à la loi de Dieu. De ce fait, pour le chrétien la soumission au Pouvoir (humain) est toujours conditionnelle... (1579/2022 : 15)
En opposant la conscience autant comme si l'Apôtre disait, que l'obéissance dont il parle doit procéder non point de crainte d'étre puni, mais de l'amour de Dieu & de la révérence que tous sont tenus porter à sa Parole. En ce méme sens, S. Paul enjoint aux serviteurs de servir tellement leurs maîtres, que ce ne soit point par crainte de leurs yeux ou de leurs coups, mais en considérant qu'ils servent à Dieu méme non point simplement pour acquerir la bonne grace des hommes, lesquels ils peuvent tromper, ainsi pour porter la charge mise sur leurs épaules par celui que personne ne saurait decevoir. Bref, il y a manifeste différence entre ces deux manières de parler, obéir pour la conscience, & obéir dans choses qui touchent la conscience autrement ceux qui ont mieux aimé perdre la vie par une infinité de tourments que d'obéir aux Princes qui leur commandaient choses contraires à la volonté de Dieu, ne nous eussent pas enseigné ce que ceux-ci veulent que nous fassions.
Pour sa part, BHL est manifestement familier avec les questions soulevées par Brutus. À la fin de la 4e partie, il note (1977 : 165)
De “ droit divin ”, la monarchie l'était, mais c'était moins la preuve de ses abus que la marque de sa relativité, de l'extréme relativité de son pouvoir par rapport au divin qui lui octroyait le droit de régner. Louis XIV n'a jamais dit “ l'État c'est moi ”, trop conscient que l'État c'était Dieu, dont lui-méme “ tenait la place ”, pur reflet de “ sa connaissance aussi bien que de son autorité ”. Il ne pouvait imaginer être auteur et garant des lois, lui qui déclarait par exemple que “ la parfaite félicité d'un royaume est qu'un prince soit obéi de ses sujets et que le prince obéisse à la loi ”.
Notons que la perspective de Brutus s'enracine dans une longue tradition de prophètes de l'Ancien Testament rappelant aux rois leur devoir d'être soumis à la loi divine. Par exemple, dans le livre du prophète Daniel, on voit plusieurs cas qui constituent les archétypes de ce qu'on appelle maintenant la désobéissance civile. Parmi ceux-ci, il y a le cas de Shadrac, Meschac, Abednego qui désobéissant à un ordre royal puisqu'en contradiction avec la loi de Dieu (Daniel chap. 3). Un autre cas est le récit de Daniel dans la fosse aux lions (Daniel chap. 6), qui refuse d'obéir à un décret royal en contradiction avec la loi de Dieu. Un des cas les plus frappants est l'interaction entre Daniel et le roi babylonien, Nebucadnetsar, à qui Daniel somme de se repentir de ses péchés et ce même roi, suite à un jugement de Dieu, confesse lui-même sa repentance et sa soumission à la loi de Dieu. Cet épisode se retrouve au chapitre 4 du livre de Daniel. Et au Nouveau Testament on retrouve quelques rappels du fait que les autorités représentant l'État doivent répondre à une loi divine au-dessus de tout pouvoir politique, c'est-à-dire répondre à Dieu de leurs gestes. Le plus bref fait partie de la passion de Christ. Jésus arrêté et convoqué devant l'autorité romaine, ignore les questions du gouverneur Ponce Pilate (Jean 19 : 9-11). Pilate lui rappel qu'il a intérêt de répondre, car il a droit de vie et de mort sur lui. Jésus réplique sèchement que Pilate aura lui-même des comptes à rendre un jour de ses gestes, car “ Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir, s'il ne t'avait été donné d'en haut. ” Ces avertissements que le pouvoir politique doit soumission à la loi divine, sont un rappel que le pouvoir politique est LIMIITÉ, jamais absolu, jamais au-dessus de toute critique, concept qui est exprimé succinctement par Christ : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. (Matt. 22 : 21) Mais bon, peu ont eu le courage de jouer ce rôle prophétique, rappelant aux dirigeants qu'ils ont des comptes à rendre. À la fin, prophète, c'est un métier à haut niveau de risque... Le concept de séparation des pouvoirs idéologico-religieux et politiques est un concept chrétien. L'Islam rejette un tel concept. L'anthropologue britannique Raymond Firth fit un commentaire fort instructif touchant la relation État-Religion dans le contexte de l'Islam (1981: 589):
Mais du postulat central de Dieu, en tant que réalité suprême, ultime et aveuglante, sont tirées des propositions touchant l'homme comme serviteur de Dieu, touchant la nature comme un symbole reflétant la réalité divine et de la loi (la Shari‘a) vue comme exprimant la volonté divine et couvrant tous les aspects de la vie humaine. Il s'agit d'une foi concise et logique. Pour le musulman, il n'y a pas de distinction ultime entre la loi divine et la loi humaine. Ainsi, chaque acte, ce qui inclut chaque acte politique, a une dimension religieuse et doit avoir une sanction religieuse explicite.*
Cette fusion des pouvoirs sous l'Islam découle du fait que lors de l'Hégire (la fuite de Mahomet à Médine) en peu de temps, Mahomet s'est accaparé à la fois du pouvoir religieux, politique, militaire et juridique. Il ne peut donc être question de séparation des pouvoirs religieux et politiques sous l'Islam. De ce fait, il ne peut être question non plus de liberté d'expression politique sous l'Islam, car à la fin, une critique du pouvoir politique est immédiatement critique de l'Islam... Il en est de même sous tout régime totalitaire... Il en sera nécessairement de même sous tout régime postmoderne ou progressiste.
Le philosophe de la science Karl Popper a longuement réfléchi au totalitarisme dans son La société ouverte et ses ennemis et fit les observations suivantes touchant la contribution du christianisme à l'héritage culturel et politque de l'Occident (1945/1979, v.2: 180-181) :
Bien entendu, une interprétation chrétienne de l'histoire est aussi justifiée qu'une autre. Nous devons certainement souligner qu'une bonne part des buts et traits de la culture occidentale (l'humanitarisme, la liberté et l'égalité) est due à l'influence chrétienne. (...) Pour les chrétiens, ce qui compte, ce ne sont pas les exploits des puissants conquérants romains, mais, selon la formule de Kierkegaard, ce que quelques pêcheurs ont apporté au monde[14].
Chose curieuse, dans son Par-delà bien et mal Friedrich Nietzsche fait écho à Popper et offre cette observation au sujet des répercussions politiques du christianisme APRÈS la Réforme (1886/2000:160):
§ 202 - Mais cette morale se défend de toutes ses forces contre cette possibilité, contre ce "doivent" : elle répète obstinément et inexorablement : "je suis la morale même, et rien d'autre n'est la morale !" – et avec l'aide d'une religion qui s'est montrée servile envers les désirs d'animal de troupeau les plus sublimes, et qui les a flattés, on est arrivé à trouver une expression toujours plus visible de cette morale jusque dans les institutions politiques et sociales : le mouvement démocratique constitue l'héritage du mouvement chrétien.
Pendant un bref moment, BHL aussi semble faire écho à Popper en larguant cette phrase (1977 : 83) “ Oui, les premiers chrétiens furent d'authentiques révoltés pour autant qu'ils firent un moment l'épreuve, consciente et acharnée, de la radicale impossibilité du moi. ” Mais chez les chrétiens cette indépendance du pouvoir de l'État dura peu de temps, car dès la légalisation du Christianisme sous l'empereur Constantin Ier (Édit de MIlan en 313 ap. J-C), l'Église, cherchant les honneurs, les revenus, propriétés et privilèges se prostitua avec le pouvoir politique. Ainsi le pouvoir religieux sera souvent assujetti au pouvoir politique, sinon par moments tentant de rivaliser ou d'assujettir le pouvoir politique. Cette situation durera tout le long du Moyen Âge. La Réforme débutera un lent processus de coupure et de séparation réelle des pouvoirs politiques et religieux.
Mai c'est surtout le mouvement anabaptiste (refusant le baptême de petites enfants) qui a contribuera rétablir cette séparation des pouvoirs politiques et religieux en Occident, en résistant à ce qu'ils considéraient le pouvoir illégitime de l'État, c'est-à-dire en refusant à l'État le pouvoir de dicter la conscience religieuse de l'individu. Il faut préciser qu'à l'époque de la Réforme en Europe presque toutes les nations avaient une religion nationale, sanctionnée par l'État, soit catholique ou protestante. Et les droits des citoyens étaient généralement rattachés à l'appartenance à la religion sanctionnée par l'État. Tout individu ne pratiquant pas la religion nationale faisait face à la marginalisation, voire des accusations criminelles. Ainsi les anabaptistes ont été persécutés autant par les catholiques que des protestants... Certains ont été brûlés vifs, d'autres noyés. Dans le meilleur des cas, ils devenaient citoyens de seconde classe. Il y a d'ailleurs lieu de penser que ce n'est qu'après que les anabaptistes aient gagné la liberté de pratique religieuse que la liberté politique et les partis politiques, devirent chose possible. Plus tard, les dévots des Lumières ont emprunté la liberté de conscience et d'expression au christianisme.
Notons que la pensée des Lumières ne supporte pas très bien ce concept de séparation des pouvoirs (politiques et religieux). Il en résulte que les régimes totalitaires du 20e siècle, le nazisme et le communisme sont bien des enfants légitimes des Lumières. Et la laïcité ? Eh bien ce concept n'est qu'une version hypocrite du concept chrétien de la séparation des pouvoirs. Dans les faits la laïcité n'est en aucun cas neutre sur le plan idéologique, car par défaut, exclut le christianisme et érige la pensée des Lumières, sinon, le postmodernisme comme religion d'État[15].
Mais comment passe-t-on d'un régime démocratique à un régime totalitaire ? L'historien allemand K. D. Bracher a exposé les premiers pas d'un régime totalitaire. Un des premiers symptômes dans le cas du nazisme fut la transformation du système juridique en arme politique du parti au pouvoir (1969/1995: 484):
Le Troisième Reich détruisit d'emblée les assises d'une société fondée sur le droit. Le principe nulla puena sine lege fut déjà enfreint par la loi du 29 mars 1933, autorisant des poursuites (en l'occurrence contre les responsables de l'incendie du Reichstag) sur la base de dispositions pénales prises postérieurement aux faits. Nombre de juristes conservateurs contribuèrent d'ailleurs à cette évolution. Deux années plus tard, ce principe acquit une valeur universelle: dorénavant, était punissable tout ce qui allait à l'encontre de la saine opinion populaire même lorsqu'il n'existait pas de dispositions légales précises. L'arbitraire des dirigeants devenait ainsi un principe juridique, car il n'était bien entendu pas question que le peuple fit valoir ses opinions, ce qui eût été contraire à la théorie de l'État totalitaire et au principe du Führer.
Conclusion
Touchant l'expression de BHL, barbarie à visage humain, je préfère l'expression néototalitarisme, car si le totalitarisme du 20e siècle fut, en général, ouvertement brutal et oppressif, le néototalitarisme du 21e siècle est moins violent, mais bien plus marketing, hypocrite, manipulatrice et doté de technologies de surveillance électronique qui auraient fait rêver Goebbels ou Stalline. Ceci dit, si le néototalitarisme du 21e siècle exploite à fond la manipulation comme moyen de pression, il faut comprendre que son cadre éthique n'exclut en aucun cas l'appel à la violence lorsqu'il est manifeste que la manipulation n'est plus efficace. Si les régimes totalitaires du 20e siècle, à l'imitation des crédos chrétiens, avaient des programmes explicites et publics, tels que le Mein Kampf des nazis ou Le manifeste du parti communiste des marxistes, le néototalitarisme préfère garder ses principes, dogmes et projets loin du regard indiscret. En effet, le néototalitarisme 21e siècle est beaucoup plus hypocrite que les systèmes totalitaires du 20e siècle. Mais sur le plan politique, si le totalitarisme du 20e siècle était nationaliste (cédant parfois à la tentation de s'ériger un empire) le néototalitarisme du 21e siècle ne se contente pas de si peu de choses, car ce n'est rien de moins qu'un pouvoir planétaire[16] qui peut le satisfaire... le fameux Nouvel Ordre Mondial.
Mais revenons à la question de la violence. Soljenitsyne propose une citation pertinente touchant le contexte nourrisant la violence (le commentaire en parenthèses carrés [] est de moi) (Soljenitsyne Martin, André [1973] : 115 )
N'oublions pas que la violence n'est jamais seule, qu'elle ne peut vivre seule. Elle est unie au mensonge par des liens indissolubles. De l'une à l'autre il y a une alliance organique, une profonde parenté de sang. La violence n'a pas d'autre recours que le mensonge, le mensonge ne peut survivre qu'à l'abri de la violence. Quiconque a choisi la violence comme méthode d'action, doit inéluctablement épouser le mensonge comme principe normatif [ou inversement...]. Au début, la violence agit ouvertement et s'en glorifie. Dès qu'elle prend du volume et se consolide, le vide se fait autour d'elle, l'air se raréfie et se sent asphyxiée. Pour survivre, elle doit plonger dans un brouillard de mensonges et se masquer sous des faux-fuyants. Du coup, elle n'ose plus toujours trancher la gorge en public, le plus souvent, elle se contente d'exiger de ses sujets un serment d'allégeance et de participation au mensonge officiel.
Mais les élites postmodernes (classe dirigeante actuelle) ont appris des leçons importantes des événements du 20e siècle. Il est utile de dresser un contraste entre régimes totalitaires coercitifs et régimes totalitaires manipulatives. Le 20e siècle a mis à l'avant-plan des régimes totalitaires coercitifs, notamment le communisme sous Staline et le nazisme sous Hitler. Et si nous voyons encore un vestige de ce type de régimes totalitaires coercitifs avec le régime communiste en Chine, il y a lieu de penser que le 21e siècle est désormais massivement sous le pouvoir de régimes totalitaires manipulateurs.
Au 20e siècle, les idéologies modernes, le nazisme et le communisme ont exploité à fond des moyens brutaux et coercitifs pour imposer leur système de croyances et pour faire fléchir l'opposition. Les élites postmodernes en Occident ont tiré une leçon importante de cette expérience. Ils ont constaté que les méthodes brutales et coercitives jettent les cartes sur table et vous attirent des ennemis déterminés. La situation devient alors trop claire pour toutes les parties concernées. Celui qui utilise la violence est alors identifié comme adversaire ou ennemi. Ainsi nos élites postmodernes ont mis de côté la violence ouverte et s'appuient avant tout sur les mesures administratives anonymes et la manipulation de la pensée (médias et système d'éducation). Ils sont bien plus subtils, plus marketing que les nazis ne l'ont jamais été. Si un jour nos élites postmodernes déterminent qu'ils sont près des buts sociaux ou politiques qu'ils se sont fixé alors là les masques risquent de tomber et on fera alors appel à la force sans le moindre remords de conscience... Les opposants l'auront mérité après tout...
Par ailleurs je pense qu'il faut faire un contraste additionnel entre régimes totalitaires coercitifs et dictatures manipulatrices. Dans les régimes totalitaires coercitifs du 20e siècle presque TOUT le pouvoir est concentré dans l'État. Dans le cas des régimes totalitaires manipulatrices postmodernes, on brouille les cartes et ce n'est plus le cas. Désormais le pouvoir n'est plus centralisé, mais diffusé dans plusieurs grandes institutions, qui pour le moment se contentent de faire de la collection massive de données personnelles et surveiller les masses et (lorsque l'occasion se présente) pousser discrètement les opinions dans une certaine direction... À ce titre on peut penser à Google/Android, Amazon, FaceBook, Twitter, etc.
Ceci dit il est utile de porter attention à l'avertissement solennel de BHL au sujet d'une métamorphose possible du barbarisme/néototalitarisme (1977 : 185)
La Kolyma n'est pas derrière nous, comme le vestige lointain d'une répression rudimentaire : elle est peut-étre devant nous, comme la terrible prémonition de la désocialisation barbare et de ses conditions de possibilité. Le stalinisme n'est pas mort, enterré dans la mauvaise conscience de ses défroqués : il figure peut-étre l'horizon de cette humanité déracinée, abstraite et équivalente dont les Princes au sourire voudraient faire leur matière à Pouvoir. Gare au stalinisme à visage humain qui pourrait bien avoir le corps de ce que nous appelions encore naguére les sociétés de liberté et qui prend aujourd'hui la forme d'une pimpante “ technocratie ”.
Eh oui, au 21e siècle, cette métamorphose pourrait combiner de manière absolue le pouvoir politique, économique, culturel et idéologico-religieux. À la fin, George Orwell (1984) et Aldous Huxley (Brave New World) n'étaient pas assez cyniques... À mon avis, BHL nous fournit quelques indices de ce que pourra être la barbarie à visage humain que l'on a de bonnes chances de rencontrer au 21e siècle (Lévy 1977 : 162)
l'État totalitaire ce n'est pas tout à fait l'État laïc et sans croyance, c'est plus exactement l'État qui laïcise la religion et qui fait des croyances profanes. L'hitlérisme toujours : si la religion de l'au-delà est ce qu'il entend détruire, il lui substitue autre chose qui est la religion de la Vie, de la Nature et de l'Enfer. Relisez Mein Kampf : apologie de la mort et des morts, du sang et de la race, de la terre et de la tradition. Toute une lourde et compacte immanence qu'on divinise, que dis-je? qu'on diabolise pour en faire le nouveau culte de l'État totalitaire. S'il y a, de Nietzsche à Hitler, sinon une conséquence du moins une sourde connivence, c'est là et là seulement qu'elle se trouve : dans ce “ sens de la terre ” que proclament conjointement Aurore et Mein Kampf, dans ce vitalisme diffus dont l'halluciné de Sils-Maria n'a jamais su se déprendre. (...) De fait, chaque fois qu'une Religion s'incarne et que le Sacré se rive à la Terre, chaque fois qu'on en fait le sol du Politique au lieu de son ciel et de son lointain, la barbarie n'est pas loin, ni la démence meurtrière. l'État totalitaire ce n'est pas l'État sans religion, c'est la religion de l'État . Ce n'est pas l'athéisme, mais à la lettre l'idolâtrie.
Ainsi l'État totalitaire n'est pas un État séculier ou laïc comme on le croit. Ces expressions ne sont que des pièges à cons comme on le dit... Je me demande ce que pourait penser BHL de la thèse de la repaganisation de l'Occident par le Juif messianique Jonathan Cahn ?

ANONYME (1940) German Martyrs. Time magazine 23 déc., vol. 36 no. 26 pp. 38-41
ARISTOTE (4e s. avant J-C) Politique. (Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire sur le site remacle.org)
BRACHER, Karl Dietrich (1969/1995) Hitler et la dictature allemande. Éditions Complexe [Paris] 681 p.
BRUTUS, Stephanus Junius (1579/2022) Revendications contre les tyrans. [De la puissance légitime du prince sur le peuple et du peuple sur le prince] (PDF 5Mb) texte polémique huguenot rédigé sous pseudonyme. (Samizdat)
FIRTH, Raymond (1981) Spiritual Aroma: Religion and Politics pp. 582-601 in American Anthropologist Vol.83 no.3 Sept. 1981
GOSSELIN, Paul (2009) Éthique et culture religieuse: la nouvelle religion d'État au Québec. (Samizdat – 17/11/2009)
GOSSELIN, Paul (2020) Le chrétien et l'État :Pertes de libertés en 2020 et Romains 13. (Samizdat – 1/12/2020)
GOSSELIN, Paul (2025) Le retour des dieux par Jonathan Cahn. (Samizdat - 29/12/2025)
GRASSÉ, Pierre-Paul (1980) L'Homme en accusation: De la biologie à la politique. Albin Michel Paris 354 p.
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KNOWLES, Michael (2026) World Economic Forum Speaker Says, 'AI Will Take Over Religion': Yuval Noah Harari is really saying AI is going to conquer God. (DailyWire - 21/1/2025)
LEVY, Bernard-Henri (1977) La barbarie à visage humain. Grasset Paris (coll. Figures) 236 p.
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SOLJENITSYNE, Alexandre - Discours jamais prononcé - pour le Prix Nobel - tiré de Martin, André [1973] Soljénitsyne, le croyant: Lettres, discours, témoignages. Éditions Albatros Paris 205 p.
MUGGERIDGE, Malcom (19781979) Things Past : An Anthology. (Ian Hunter, ed.) William Morrow Co, New York 252 p.
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NIETZSCHE, Friedrich (1899/1970) Crépuscule des idoles; suivi de Le cas Wagner. (trad. d'Henri et, al. Médiations ; 68) Denoël Gonthier Paris 190 p.
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STEINER, George (2001) Grammaires de la création. Gallimard [Paris] (collection NRF-essais) 430 p.
STRAUS, Leo. 1983. De La Tyrannie. (traduction : Hélène Kern) Paris Gallimard.
[1] - Et couché au lit avec des islamistes prêts pour un djihad sanguinaire. Et si les élites néototalitaires progressistes font actuellement alliance avec les islamistes, c'est que tous deux sont ennemis de tout vestige d'influence judéo-chrétienne en Occident... Mais bon, les musulmans en Occident doivent considérer que lorsqu'ils auront servi la fonction que leur ont assignée les progressistes, ceux-ci risquent un jour de les trahir et les larguer cruellement...
[2] - C'est une question qu'un autre juif séculier a abordé. Dans son essai Grammaires de la création (2001: 12-13), le critique littéraire britannique George Steiner a réfléchi sur les horreurs politiques et militaires du XXe siècle. Les massacres mécanisés de la Première Guerre mondiale et les exterminations industrielles de la Seconde. Et par la suite il y eut le Goulag et le Laogai des régimes communistes. Évidemment, la guerre, la pestilence et la famine ne sont pas des phénomènes uniques au XXe siècle. Mais Steiner note que la désintégration du visage humain de ce siècle comporte un certain mystère. Cette désintégration de l'humanité n'est pas le résultat d'invasions barbares ou d'une menace extérieure. Si Steiner ne fait pas de lien explicite entre le nazisme, le fascisme et le stalinisme vers les Lumières, il avoue ceux-ci ont tous émergé du contexte social et administratif des hauts lieux intellectuels occidentaux. Steiner note aussi qu'il faut constater que l'éducation, en soi, s'est montrée incapable de rendre la sensibilité et la raison résistante à la logique de la haine. Mais il est plus consternant encore de constater qu'une culture aussi raffinée que celle de l'Allemagne au début du 20e siècle sur le plan artistique, scientifique et intellectuel ait accouché et collaboré si facilement et si activement à la cruauté et au sadisme de l'État nazi. À ce sujet, le biologiste français P.-P. Grassé remarquait (1980: 44):
Après le triomphe du national-socialisme, la science allemande apporta massivement sa caution inconditionnelle au Führer. Anthropologistes, généticiens, économistes, légistes, avec zèle, se mirent au service de leur nouveau maître. [il ajoute, en note en bas de page [2] – PG]: L'appui des intellectuels allemands à leur Führer fut massif. Lors du référendum de 1933, les déclarations de professeurs appartenant à des universités (non à toutes) furent réunies en un volume. Parmi les auteurs de ces textes, on relève le nom du célèbre philosophe Martin Heidegger, ce qui est à la fois surprenant étant donné l'idéalisme qui imprègne son œuvre et révélateur de l'état d'esprit qui donna la victoire à Hitler.
[3] - Mais BHL étonne par moments et propose une critique sérieuse d'un concept clé des Lumières (1977 : 155)
Il n'y a pas de sens par conséquent à “ critiquer ” l'idée de progrès. Il n'y a pas de sens non plus a_ dénoncer ses “ illusions ”. Il n'y en a toujours pas à lui opposer d'autres machines et d'autres procès réels. Il faut croire au progrès, croire à son infinie puissance et lui faire tout le crédit qu'il demande; mais il faut simplement le dénoncer comme une machine réactionnaire qui mène le monde à la catastrophe. Il faut dire ce qu'il dit, voir le monde comme il le voit, constater partout où il règne la marque de sa dévastation; et c'est pour cela justement qu'il faut le décrier, c'est en ce sens-là seulement qu'il faut l'analyser, comme uniforme et linéaire progression vers le Mal. Non, le monde n'erre ni ne se perd dans le méandre du possible, il va tout droit vers l'uniforme, l'étiage et la moyenne; et c'est pour protester contre cela qu'il faut, aujourd'hui pour la première fois, se proclamer antiprogressiste.
[4] - La 5e partie, 3e section (p. 195) de Barbarie porte le titre ironique “ Le marxisme, opium des peuples ”...
[5] - En ce qui concerne la question politique, rares sont ceux qui remarquent un éventuel motif politique derrière ce que j'appelle le djihad sexuel postmoderne. Par exemple, si on arrive à un stade où une partie significative de la population nourrit de sérieux doutes sur un fait biologique fondamental tel que la définition de l'homme ou de la femme, alors il faut considérer qu'une partie de la population a franchi un seuil important et est désormais prête à croire n'importe quoi, absolument n'importe quoi... Détail qui peut être fort utile sur le plan politique à une élite néototalitaire.
[6] - C'est d'ailleurs ce qu'explore BHL à la 3e partie : Cre_puscule du socialisme, où il est question de la chute de l'Utopie communiste, ce point de fort du marxisme et son marketing de la lutte pour la justice sociale.
[7] - Et bien sûr, ce sont les élites qui décident de ce qu'est le “ bien commun ”... À vous et moi, on ne nous demandera jamais notre avis.
[8] - Et l'Übermensch n'est, à la fin, que la personnification souriante du principe darwinien impitoyable du Survival of the Fittest / la Survie du plus apte.
[9] - Pas la peine de parler de citoyen, car un citoyen a des droits...
[10] - British pro-life advocate again arrested for 'thoughtcrime' of silent prayer near abortion clinic. (Mark A. Kellner - The Washington Times - 6/3/2023)
Britain is a police state. UK: A British man was arrested at 4am, in front of his cancer-stricken wife, for saying he dislikes seeing Palestinian flags everywhere on social media. (Yossi BenYakar - X - video, 1:47 minutes - 11/1/2026)
Une amende de 10 000$ pour des propos tenus en privé. (Laurie Smith - Libre Média - 4/4/2025)
[11] - Muggeridge fut un des premiers journalistes occidentaux à rendre public le scandale du Holodomor, la famine organisée par Staline dans l'Ukraine des années 1930.
[12] - dont le plus connu, la St-Barthélémie.
[13] - Une petite note à la page wiki de Mornay fait rêver le québécois que je suis, car on signale qu'après le massacre de la Saint-Barthélemy e de Mornay aurait cherché à s'exiler en Nouvelle France. Avec ses contacts politiques, il aurait pu devenir intendant (principal responsable) de la colonie et changer BEAUCOUP de choses pour les Protestants ici... Mais les Jésuites était déjà sur place et sans doute n'auraient PAS toléré l'arrivée d'un protestant doté de pouvoirs... Il n'est jamais venu...
Mais le hic c'est que de Mornay était lui-même à Paris au moment du massacre de la Saint-Barthélemy e et y a échappé de justesse. Mais que de Mornay soit l'auteur ou pas, puisqu'il était protestant, la chose devait le concerner de TRES près l'auteur protestant, pourtant dans le texte des Revendications il n'en est pas question une seule fois!!! C'est à peine si l'auteur de la préface y fasse vaguement allusion (il est question de “troubles”).
[14] - Un autre juif séculier comme BHL, le physicien Albert Einstein fut témoin de la montée du nazisme et fit les observations suivantes (Anonyme 1940: 38):
Étant un aimant de la liberté, lorsque est venue la révolution [nazie] en Allemagne, je comptais sur les universités pour la défendre, sachant qu'elles avaient toujours affirmé haut et fort leur dévotion à la cause de la vérité, mais non, les universités ont été réduites au silence immédiatement. J'ai alors tourné mon regard vers les grands éditeurs de quotidiens, dont les éditoriaux enflammés d'autrefois avaient proclamé leur amour de la liberté, mais comme les universités, ils furent réduits au silence en quelques semaines.
Seule l'Église s'est prononcée clairement contre la campagne hitlérienne qui supprimait la liberté. Jusqu'alors, l'Église n'avait jamais attiré mon attention, mais aujourd'hui je veux exprimer mon admiration et ma plus profonde estime pour cette Église qui, seule, a eu le courage de lutter pour les libertés morales et intellectuelles. Je dois admettre que ce que je méprisais autrefois, j'admire sans réserve maintenant.*
Évidemment ce commentaire ne dresse pas le portrait complet du christianisme allemand sous Hitler. Si quelques chrétiens allemands ont trouvé le courage de s'opposer au nazisme, bien des églises allemandes ont activement appuyé le régime Nazi. Suivre le courant le plus fort à toujours été plus facile. À ce sujet :
ZEHRER, Karl (1995) Les Églises évangéliques sous le IIIe Reich: Article paru en 1995 dans la revue de la Fédération Suisse Romande des Eglises Evangéliques. (VoxDei - 22/5/2022)
[15] - Les Québécois ont eu droit à cette religion d'État, imposée en 2008 sous le couvert du cours Éthique et culture religieuse, ce catéchisme postmoderne imposé de manière unilatérale sur tout le système d'éducation québécoise, autant publique que privée, et ce, en excluant tout refus des parents de voir cela imposé à leurs enfants. Puisque ce cours fut ouvertement appuyé par les francs-maçons, on peut déduire que cela émane d'eux...
[16] - Et c'est ce qui explique le mépris absolu des élites postmdernes pour toute expression populaire de nationalisme. Si on examine le comportement des élites postmodernes, on constate qu'ils n'hésitent jamais d'exprimer leur mépris du peuple. Ce mépris s'exprime de diverses manières, entre autres, en ciblant les MAGA américains, le mouvement Brexit anglais, les gilets jaunes en France, et le mépris très explicite de Justin Trudeau ciblant les camionneurs canadiens (déplorables) pendant la crise du Covid, ou encore le mépris des élites européens ciblant les nationalistes français, italiens ou hollandais... D'autre part on peut penser aussi aux tentatives féroces par l'État allemand de marginaliser et même rendre illégal le nationalisme du parti AfD. À la fin, tout mouvement nationaliste/populaire attire le mépris des élites postmodernes, car de tels mouvements constituent des obstacles aux aspirations d'un pouvoir mondial de la secte de Davos.