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Samizdat

Obstacles à la pénétration de l'Évangile
en milieu francophone...





Paul Gosselin (sept 2007)

Je participe assez régulièrement à un forum de discussions anglophone sur le débat Création - Évolution. On y discute aussi bien de questions d'épistémologie que de questions scientifiques et techniques liées au débat sur les origines de la vie. Il y a peu de temps, certains discutaient de la pertinence d'évoquer, dans tous les contextes, devant les non-croyants les Écritures dans ce débat. Certains affirmaient l'utilité de proposer des sites web ou livres consacrés uniquement à des questions scientifiques (car bien des non-chrétiens ne veulent rien entendre à un argument prenant pour appui la Parole de Dieu) et d'autres affirmaient qu'il soit essentiel de faire le lien vers les Écritures en tout afin que Dieu soit honoré.

Voici un commentaire de ma part sur cette question. En poursuivant ma réflexion j'examine aussi la situation dans nos sociétés francophones et les raisons du peu de pénétration de l'Évangile dans ces milieux, car si en France les évangéliques composent un peu plus de 1% de la population, au Québec les évangéliques n'atteignent même pas ce niveau! Dans le monde anglophone, le pourcentage d'évangéliques est évidemment beaucoup plus élévé.

j'ai cru que ça pourrais intéresser


Comment trancher entre les arguments en faveur d'une position explicitement religieuse, appuyé sur la Parole et une approche qui s'adapte, de quelque manière, à la réalité (et aux préjugés) de l'individu visé? À mon sens, je vois cette question en relation avec le parabole du Semeur. Dans ce parabole, une partie de la semence est tombée le long du chemin, une autre partie tomba là où il n'y avait pas beaucoup de terre, une autre partie dans les épines et finalement une autre partie dans la bonne terre.

Mais tous ceux qui ont vécu sur une ferme ou qui ont jardiné le moindrement savent que la “ bonne terre ” n'apparaît pas de manière spontanée, par hasard. Pour obtenir de la bonne terre, il faut d'abord passer la charrue ou la pelle pour briser le sol. Ensuite il faut aussi briser la tourbe et ôter les mauvaises herbes. Tout cela implique BEAUCOUP de travail. Entre autres je vois ma série de livres sur le postmodernisme (Fuite de l'Absolu) dans ce contexte. Ce n'est pas de l'évangélisation au sens traditionnel. Plus tard, un autre devra passer derrière avec la semence.

Comme aimait l'affirmer Francis Schaeffer, il faut “ ôter le toit de la maison ”. Cela implique détruire la cosmologie sur laquelle les gens s'appuient pour résister à l'Évangile et exposer les conséquences morales qu'implique leur cosmologie. Et lorsqu'on aborde des évolutionnistes ou des matérialistes (ainsi que bien des non-croyants) ce processus peut être TRES désagréable. En tant qu'individus nous ne pouvons contribuer qu'une part de ce travail, mais lorsque l'Église s'attaque à ce travail avec sérieux et persévérance, ça porte fruit.

Par exemple, dans le monde anglophone (et particulièrement aux États-Unis) le débat Création – Évolution fait rage depuis 40 ans environ. Je ne crois pas que ce soit un hasard que dans le monde anglophone le Christianisme est sortie du ghetto dans lequel les élites modernes voulaient le caser et s'impliquent dans tous les aspects de la vie sociale américaine. Les chrétiens s'impliquent aussi bien dans la vie politique que dans les questions d'éthique sexuel et l'éducation. Faut-il admirer tout ce que font les évangéliques americains? Ce serait ridicule... Il faut admettre qu'ils font leur part de conneries et des choses critiquables. On peut accuser les évangéliques américains de bien des choses, mais ils ont tout de même eu le courage de ne pas mettre leur lumière sous un boisseau. Soyons francs. Nous aussi les évangéliques francophones nous faisons partie des enfants déchus d'Adam et Ève. Nous aussi si, on avait accès à des positions d'influence et de pouvoir comme eux, on feraient aussi des gaffes et des conneries. Pas les mêmes évidemment, mais nous aussi on seraient sujets à critique. Il est bien plus facile de rester dans la tranchée et critiquer les bourdes de ceux qui osent sortir la tête...

Dans le monde francophone, le débat Évolution – Création n'a pas vraiment démarré et la majorité des évangéliques éduqués ont été endoctrinés dans le système d'éducation publique dominé par la théorie de l'Évolution. Et une fois qu'on s'est fait une position confortable, pourquoi réfléchir plus longuement sur la question? Pourquoi chercher des conflits dont on n'a que faire? Pourquoi se casser la tête et inviter le ridicule de ses collègues de travail? La situation des pasteurs francophones n'est pas meilleure, car les collèges bibliques francophones sont très prudents sur ces questions. “ Si la science nous dit que..., comment contester? ” Très peu ont les couilles de confronter la cosmologie de la culture dominante[1]. Et avec le temps on se fait une position confortable et même si on nous proposait des arguments à l'appui d'une interprétation littérale de la Genèse, “ Ah, non, très peu pour moi merci. Ce n'est pas un débat spirituel. Ce sont des discussions vaines. ” Pour éviter cette confrontation, toutes les excuses sont bonnes.

Et où nous mènent de tels compromis?


Le Mur
Et bien au Québec (Canada) tout aussi bien qu'en France, si on compte tout les évangéliques (toutes les dénominations) cela constitue à peine 1% de la population. Il faut bien s'entendre, les évangéliques francophones ne sont pas paresseux. Dans le passé on a fait bien des efforts pour évangéliser nos pays, mais il faut constater qu'on a frappé un mur de béton. Il faut se rendre compte qu'il s'agit MËME mur de béton aussi. Dans le cas du Québec tout aussi bien que de la France on fait face à une situation caractérisé par un État centralisateur et un système d'éducation ainsi que les médias dominés par une vision du monde matérialiste prenant son appui sur la vérité de la théorie de l'évolution. Dans cette situation où l'éducation aussi bien que les médias sont très centralisés, très contrôlés, cela nourrit la propension des sociétés francophones vers la pensée unique et exclut toute critique sérieuse de cette cosmologie. À mon sens cela est lié à un compromis corporatif de la part des églises évangéliques qui, au cours du 20e siècle, n'ont pas osé faire la remise en question des fondements de la culture dominante. On a préféré jouer le jeux de la religion et rester tranquille dans nos ghettos. De ce fait lorsque le chrétien ordinaire fait de l'évangélisation et annonce la Bonne Nouvelle que “ Christ est venu pour nous sauver de nos péchés! ” en général cela ne rencontre que l'indifférence totale. La réaction du non-chrétien est souvent : “ Tiens, le péché, quel concept moyenâgeux! Mais tu ne savait pas que c'est un concept dépassé? Plus personne n'y croit maintenant... ” Dans ce contexte culturel, l'évangélisation devient guère plus efficace que de tenter de vendre des congélateurs aux Innus (Eskimos)... Est-ce un hasard que l'Évangile n'accroche à rien dans la conscience publique? C'est comme offrir une réponse à une question dont personne ne se pose...

Mais l'Église, prise dans cette situation, plutôt que prendre conscience qu'un concept fondamental de l'Évangile ne passait pas chez un très large parta des non-chrétiens du monde francophone, on a préféré avoir recours à un compromis supplémentaire en laissant tomber le concept de péché (et de repentance qu'il implique) dans l'évangélisation. Dès lors, plutôt qu'expliquer la réalité du péché dans la vie postmoderne, on se met à propager un évangile superficiel sans péché, sans repentance[2] . Cela évite bien des explications, bien des confrontations... Cela simplifie les choses... à court terme du moins. En somme, dans bien de nos églises évangéliques francophones on promeut un Évangile très marketing que l'on pourrait résumer à l'expression suivante : “ Viens à Jésus et il te bénira !” Dans les églises évangéliques au Québec j'ai vu propagé ce genre d'Évangile depuis une génération. Il ne faut plus se mettre la tête dans le sable. L'Église est en mauvaise état. On y voit des chrétiens instables, superficiels, des comportements d'éthique économique déplorable, suicides et des taux de divorce chez les évangéliques qui dépassent par moments ceux chez les non-croyants! Cela ne suffit-il pas ?

Si j'avais des indices qui laissent croire que les églises et les leaders de nos dénominations avait pris conscience de la chose et commençaient de souligner l'effet nocif de l'Évangile superficiel dans nos églises cela me donnerait de l'espoir, mais à présent je dois avouer avoir peu de raisons pour une attitude optimiste. On préfère ne pas critique, ne pas remettre en question, ne pas pointer les doigts... Faisons semblant que tout va bien et que tout est sous contrôle... Bien sûr il y a des efforts, ici et là pour agir sur la question du divorce en milieu évangélique, mais cela ressemble plutôt les efforts des infirmiers et médecins d'une salle d'urgence qui traitent les blessés d'émeutes. C'est très bien comme effort, mais si personne ne se souci de faire cesser les émeutes à l'extérieur, les infirmiers et médecins ne verront jamais la fin de leur efforts. Rien de fondamental ne sera réglé.


Éléments d'une prise de conscience

Dans le monde francophone, tant que les Évangéliques ne prennent pas au sérieux l'importance d'ôter le toit (et le débat Création - Évolution est un élément clé de ce processus) alors on va continuer à voir nos efforts d'évangélisation (temps et argent) réduits à rien. Du point de vue du parabole du Semeur auquel j'ai référé plus haut, nous avons fait deux erreurs.

    1. Tout d'abord on s'est trop longtemps amusé a jeté notre semence sur le sol pierreux (où il a été foulé aux pieds de la foule indifférente).
    2. L'autre problème est qu'on semé de l'ivraie et on a récolté (dans nos églises) de l'ivraie.

Et ce résultat nous étonne? Et bien à mon avis si on veut obtenir les résultats d'évangélisation qu'ont obtenus les Apôtres dans le livres des Actes, il faut se repentir[3] et prêcher le même Évangile... Je sais que mes propos vont faire grincer les dents de certains, mais je dois avouer avoir ras-le-bol de voir les évangéliques francophones bouffer sans question toutes les nouvelles modes théologiques (made in USA ou ailleurs) sans prendre de distance critique, sans examiner si cela est bien fondé dans la Parole. Qu'est-ce qui importe, avoir l'air cool, ou s'attacher à la Vérité aussi bien sur le plan du comportement du chrétien individuel, la vie de l'Église que dans la vie intellectuelle? Comme c'est souvent le cas, dans son essai God in the Dock, CS Lewis dissèque impitoyablement les diverses attitudes que l'on peut rencontrer à l'égard de l'Évangile (2002: 93):

Ceci dit, je ne crois pas que le monde francophone soit une cause perdue. Loin de là. On vit, il est vrai, dans la Vallée des ossements desséchés, mais Dieu peut encore donner vie à ces ossements. Ceci implique que si on accepte la responsabilité de nos erreurs corporatives et qu'on s'attaque sérieusement à ces questions fondamentales (en brisant le sol pierreux de nos cultures francophones pour en faire de la bonne terre), cela portera fruit tôt ou tard. Mais d'un autre côté, si on insiste à se fermer les yeux sur les problèmes fondamentaux, un tel comportement et une telle attitude portera aussi des fruits. Mais, pour ma part, je préférais ne pas être là pour le voir...

Je crois que le sermon est terminé.


Que Dieu nous garde et nous secours!


Quelques nuances

Un contact m'a fait le commentaire que mon propos pourrait aboutir à une forme d'évangélisation plutôt légaliste, genre 19e siècle (exclusivement liée au pardon de nos péchés).

Je ne crois pas à une forme d'évangélisation basée exclusivement sur la recette (un peu 19e siècle) "péché + repentance". Le meilleur exemple est Christ lui-même qui fait la conversation avec la Samaritaine au puit de Jacob en discutant initialement de sources d'eau et de préjugés ethniques. Mais après peu de temps, la conversation prends une tournure curieuse et abouti à des allusions touchant sa culpabilité personnelle...

J'exprimerai la chose d'une autre manière. Je ne crois pas à une forme d'évangélisation basée exclusivement sur la recette péché + repentance, mais si nos méthodes d'évangélisation s'appuient sur un Évangile superficiel qui exclut une discussion sérieuse de ces choses alors je n'ai pas de raison de croire que cela puisse produire du fruit durable... Évidement la Bonne Nouvelle comporte l'offre de la grâce (et de l'amour) de Dieu. Ça il faut le mentionner aussi, mais si, dans notre contexte postmoderne, on ne s'assure pas que nos auditeurs ont bien compris leur état de péché et leur besoin de changer de vie, tout le temps engagé à parler de grâce et d'amour sera vain, perdu... Rien n'exige évidemment d'aborder le non-croyant avec ces choses dès le premier contact, mais si on évite complètement d'en parler afin d'éviter de déranger nos contacts (et s'éviter des conflits) à mon avis on trahi l'Évangile. les Écritures nous avertissent à ce sujet :

Cela dit il me semble que ce ne soit pas essentiel que le chrétien individuel se fasse trop de souci à ce sujet, lorsqu'il aborde le non-croyant dans la vie de tous les jours, mais à mon avis l'Église de notre génération (ses dirigeants) doit y songer de manière très sérieuse, sinon on peut se voir classer dans la catégorie de ceux qui "ayant l'apparence de la piété, mais reniant ce qui en fait la force." (2Ti 3: 5)

en espérant que cela clarifie les choses quelque peu...


Notes

[1] - Et cette situation d'à-plat-ventrisme devant les affirmations de la science semble avoir des racines historiques profondes, car l'idéologie du Siècle des Lumières a tellement dominé le monde francophone (au Québec plus tardivement on s'entend) qu'il est presque inconcevable de remettre en question l'idée que la science puisse réponde à la question cosmologique des origines. S'appuyer sur la Bible? Pas sérieux... Cet 'à-plat-ventrisme a touché d'abord les vieilles églises protestantes (et parfois il est arrivé que les apôtres des Lumières, tel que Voltaire, aient défendu les Huguenots, alors certains protestants ont peut-être estimé avoir une dette à l'égard des Lumières), mais plus tard les évangéliques francophones s'y sont soumis aussi. Trandis que les protestants anglophones ont développé une tradition critique très vivantes à l'égard des prétentions des Lumières, dû côté francophone, les protestants, de manière général, se sont soumis comme des moutons à cette influence, du moins sur la question des origines. Dès lors, même nos grands théologiens évangéliques francophones cherchent les “ accommodements ” les plus savants et les plus raisonnables vis-à-vis le discours scientifique afin de sauver les meubles et les apparences. On nous affirmeras que "La Bible n'est pas un livre de science (ou d'histoire)" mais cela implique le présupposé que la "science" ou l'histoire peuvent réellement avoir une emprise absolu sur la question des origines ultimes de la vie. Mais puisqu'en général ils ne se sont jamais posé cette question et qu'ils ont une mauvaise compréhension de ce qu'est la science (et surtout de ce que sont ses lmites), l'abdication devant les révendications de la science leur semblent évidents et nécessaires.

Il est ironique de constater que ces mêmes grand théologiens ignorent souvent les développements de la philosophie de science au cours du XXe siècle qui ont sévèrement reprimé les prétentions du Siècle des Lumières qui voulait faire de la science une savoir totale (non seulement empirique, mais aussi cosmologique). Des philosophes de la science tels que Karl Popper, Michael Polyani, TS Kuhn et Paul K. Feyerabend ont exposé, de différentes manières, les limites de la science. Ce n'est pas un hasard à mon avis que ces dévloppements se ont prit naissance dans le monde anglophone. Le monde francophone, si dominé par la pensée du Siècle des Lumières, n'a été que le spectateur passif (sinon choqué) de ces développements. Pour bon nombre de nos théologiens donc, au sujet des origines si la “ science ” affirme que..., il ne faut être sage et ne pas contester, ni trop remettre en question, mais trouver un compromis qui sauve l'honneur... Dès qu'on a fléchi le genoux devant le discours du Siècle des Lumières alors cette attitude devient inévitable.

Étant donné le poids de l'héritage culturel du Siècle des Lumières dans nos milieux francophones, il est impossible pour bien des québécois et français de concevoir une remise en question sérieuse de la théorie de l'évolution puisque a priori la "science" doit nous fournir l'explication des origines. De ça ils ne reconnaissent pas limites de la science véritable ni la fonction idéologique et mythique de la théorie de l'évolution. Voici un point de vue d'anthropologue sur la question.

Mythes d'origines et la théorie de l'évolution.

[2] - Ou s'il est question de "repentance" dans nos églises, trop souvent il ne s'agit que de mots, c'est-à-dire d'une "repentance" vide, sans lien avec la vie concrète et qui ne porte pas de fruits. Rien à voir avec le message de Jean-Baptiste...

[3] - Cela implique inévitablement que les leaders chrétiens qui ont participé à propager cet évangile superficiel doivent s'en repentir publiquement, là où ils ont répandu leur erreur. Hé, non, ce n'est pas du tout une blague... C'est précisément ce que Jean-Baptiste a exigé de ces convertis et c'est cette attitude d'avouer et de réparer ses fautes chez Zachée qui a fait dire à Jésus que le salut était entré dans sa maison (Luc 19: 9). Il faut cesser d'exploiter le concept de la repentance de manière hypocrite. La repentance n'est pas que pour les drogués, alcooliques, prostituées, etc. mais pour la classe moyenne à laquelle les évangéliques s'identifient tant. Cette classe moyenne doit aussi se repentir de ses vols, de ses avortements, de ses mensonges, de ses divorces, de son matérialisme, de ses adultères et Dieu sait quoi d’autre... Jean-Baptiste a mis les doigts sur les péchés de sa génération. Nous devons en faire autant, en commençant par nous-mêmes. Se peut-il que le message que le Seigneur adresse à notre génération soit:


Autres ressources


Évangéliques et Catholiques: un rapprochement ? (sur les faiblesses du mouvement évangélique contemporain). Paul Gosselin

LEWIS, C. S. (1947/2002) God in the Dock. (Walter Hooper éd.). Eerdmans Grand Rapids MI:, 347 p.